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Plusieurs ours meurent dans l'indifférence!

Samedi 26 septembre 2015, 4 h 30. Mon réveille-matin me tire des bras de Morphée. Malgré ce réveil brutal, je suis heureux de sortir du lit dans le but d'aller photographier les ours noirs que je côtoie depuis près de trois semaines.

Sur les lieux, je remarque la présence de volées de grands corbeaux et d'urubus à tête rouge qui ne présage rien de bon. Ça sent la mort. Je commence ma visite en me dirigeant vers le secteur fréquenté par une femelle et ses trois oursons. Je la retrouve rapidement en bordure de la forêt. Elle est morte. Ses mamelles me confirment qu'il s'agit de la mère des jeunes ours. Où sont les petits? Je les découvre quelques dizaines de mètres plus loin, tous les trois sans vie. Je suis sous le choc!

La mère des oursons quelques jours avant son abattage.
Elle était facile à identifier en raison de ses mamelles.
 

Je poursuis mon investigation et bientôt, je trouve une cinquième carcasse, celle d’un gros mâle que je crois reconnaître à sa tache blanche caractéristique sur la poitrine. Pour vous donner un aperçu de l'ampleur du massacre : un nombre total de sept carcasses d'ours pourrissent en bordure d’un champ dont les dimensions avoisinent les 400 mètres sur 400 mètres.

Une si grande concentration d'ours pouvait laisser croire à une surpopulation, mais ce n'est pas le cas. L'absence de nourriture en forêt se révèle le principal facteur expliquant ce phénomène. On peut donc penser qu'un tel carnage, combiné à un faible taux de reproduction causé par la rareté de la nourriture, aura un effet très néfaste sur cette population.

Évidemment, cela devait arriver. Ces ours avaient anéanti une partie de la récolte d'avoine d’un couple de producteurs agricoles, entraînant des pertes importantes de revenus pour ces derniers. Après avoir discuté avec eux, j’ai compris qu’ils ont réagi de la meilleure façon en communiquant avec les agents de la faune afin, l'espéraient-ils, d’être délivrés des ours importuns. Par contre, la solution suggérée aux agriculteurs par les agents « de protection » de la faune laisse pantois : l'utilisation d'un « déprédateur » ayant pour mission de tuer les ours! Voyant leurs champs piétinés un peu plus chaque jour, les agriculteurs ont accepté, à contrecoeur. Il m’apparaît évident qu’ils auraient apprécié un moyen permettant de « laisser la vie sauve » aux ours.

Ourson dans un peuplier baumier
 

L’appellation « déprédateur » est utilisée à tort par les gens du milieu de la faune pour décrire la personne qui tue ou capture des prédateurs afin de rendre service à la collectivité. Dans un français correct, ce nom définit plutôt « un animal ou un individu qui cause des dégâts ». Malgré tout, ce mot demeure le terme à la mode pour se donner le droit de tuer sans retenue des prédateurs et autres animaux sauvages considérés comme nuisibles. Les choses dérapent lorsque des snipers s'affublent de ce nom. Ils obtiennent même la bénédiction du service de protection de la faune par souci d'agir en toute impunité. Le tout se fait oralement, sans la délivrance de permis. Ce n’est donc plus une chasse encadrée ou contrôlée, car les snipers ne sont soumis à aucun quota, et par conséquent, à aucun contrôle quant au nombre de bêtes qu'ils peuvent abattre.

En ce qui a trait aux ours, leur massacre est autorisé tant et aussi longtemps que l’agriculteur ayant porté plainte n’a pas terminé la moisson de ses champs. Dans le cas décrit en introduction, j'ai rencontré le fameux « déprédateur », fier de me mentionner qu'il avait déjà abattu huit ours et qu’il se hâtait d’achever sa sale besogne, alors que moins de 20 % de la récolte restait à faire. Vingt-quatre ou quarante‑huit heures plus tard, la moisson était complétée. On peut se questionner sur les dommages que le petit nombre d'ours restants (un ou deux) pouvaient encore faire dans les champs!

Encore une carcasse! Je suis sous le choc!
 

Rien n'est récupéré sur les carcasses abandonnées par le sniper! Absolument rien! Une grande quantité de viande comestible est gaspillée, tout comme la fourrure qui a une valeur commerciale. De plus, il ne reçoit pas de rémunération pour effectuer ce prétendu travail. Je vous laisse tirer votre propre conclusion sur ce qui motive un homme à poser de tels gestes. Les pauvres ours n'ont eu aucune chance face à ce tireur. Déguisé en Rambo, avec son gros calibre et un trépied pour s'appuyer, ce tueur sans gages peut facilement abattre un ursidé à quelques centaines de mètres. Ses victimes acceptaient pourtant que je les approche à moins de 30 mètres, pour les photographier, sans pour autant représenter une menace à ma vie.

Maintenant que le problème est posé, quelles sont les solutions possibles? Sans contredit, la solution la plus simple serait de fournir une compensation financière aux producteurs, pour le bonheur de tous. Il est cependant utopique d’espérer que le gouvernement s'engage dans cette voie, étant donné la période d'austérité que nous vivons actuellement. Une autre avenue à privilégier serait l'augmentation du nombre d'agents de protection de la faune, qui donnerait à ceux-ci le moyen de s'occuper de ces ours « nuisibles » tout simplement en les déplaçant, au lieu de les tuer. D'ailleurs, certaines expériences semblent démontrer que le fait de capturer et d’immobiliser un ours est suffisant pour que celui-ci quitte le lieu de sa capture et n'y revienne jamais. Ainsi, il ne serait pas nécessaire de les déplacer, ce qui permettrait d'économiser temps et argent.

Je suis persuadé qu'en se penchant sur la question, il est possible d'éviter de tels massacres. Tuer tous les ours qui « commettent une faute » n'est pas une solution!

Pour ma part, je ne pouvais passer sous silence de pareils événements dont j'ai été témoin et que je considère comme tragiques.

 

Luc Farrell

 

Galerie virtuelle de Luc Farrell : https://www.flickr.com/photos/luc_farrell/albums
 
 
Photos : © Luc Farrell, photographe animalier
 

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