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Domestique ou sauvage?

Êtes-vous domestique ou sauvage? Si vous avez l’impression d’être en cage ou d’avoir perdu quelque chose d’essentiel; si le rythme imposé par la course à la surconsommation vous effraie et que les ravages causés à l’environnement par notre mode de vie moderne vous choquent; si la liberté, le silence et les grands espaces vous apportent réconfort, ressourcement et espoir, vous serez tenté de répondre : « Je suis sauvage! » Par contre, si vous êtes accro des nouvelles technologies et avide de suivre le mouvement de consommation dicté par la société; si vous considérez que notre civilisation a atteint un haut degré d’évolution; si vous préférez le béton aux mousses du sous-bois, le smog et les immeubles, et qu’une marmotte installée sur votre pelouse vous exaspère, vous êtes assurément « une créature domestique »!

 

Domestiquer, c’est rendre dépendant

Nous avons souvent tendance à oublier que le fait « d’être sauvage » s’inscrit dans l’ordre naturel des choses. C’est à la fois un besoin instinctif et un mode de vie exigeant où la « jouissance de la liberté » amène d’importantes responsabilités qu'efface la domestication. Au risque d’en offenser plusieurs, se définir autrement que sauvage équivaut à admettre un grave égarement et une rupture dangereuse entre soi et la nature. En effet, les sociétés humaines se dénaturent au même rythme qu’elles se domestiquent et cette réalité compromet aujourd’hui notre survie et celle de la biodiversité. De toute évidence, l’Homo sapiens ignorait quelle redoutable révolution venait d’être enclenchée quand il décida d’améliorer son sort en inventant l’agriculture et la domestication des animaux, il y a de cela environ dix mille ans. Seuls quelques pas séparent l’affranchissement de la nature de sa domination orgueilleuse. Avec l'ère industrielle, on ne parle plus de pas, mais de course! Depuis deux siècles, le déséquilibre s’accélère à mesure que les villes se remplissent et grandissent aux dépens des campagnes fertiles et des terres agricoles laissées aux spéculateurs. Entre les deux, il n’y a plus de place pour le sauvage… 

Toutes les espèces se retrouvent dans cette galère bien malgré elles. Les sauvages disparaissent petit à petit, tandis que les domestiques se multiplient pour nourrir l’Homo sapiens ou lui tenir compagnie. Chats, chiens, volailles, chevaux et bétail sont tous, sans exception, le résultat de la domination de l'homme sur la nature commencée il y a des millénaires, alors que certains peuples se sédentarisèrent grâce à l’agriculture et à l’élevage de mammifères et d’oiseaux. À l’instar de leurs maîtres, les animaux domestiques ont fini par couper leurs liens avec les modes de vie sauvage, pour ensuite se voir imposer une dépendance quasi totale envers leur unique créateur, l’homme. Car domestiquer, c’est rendre dépendant. Or, pour obtenir la dépendance, il faut éliminer les caractéristiques sauvages d’une espèce en la privant de sa liberté pour mieux modifier sa morphologie et ses comportements. Cette recette assujettit les animaux, mais elle permet aussi à l’homme de dominer l’homme par le biais des religions et de divers systèmes politiques et économiques accordant aux uns le pouvoir absolu au détriment des autres. 

 
Kitchi, un jeune loup de 4 mois
Princesse et son maître, Sylvain Jean, collaborateur spécial de la SAS Nature en Ontario

 

Au diable la sélection naturelle!

Prenons l'exemple du loup, l’ancêtre commun de tous les chiens. Ce super prédateur est physiquement conçu pour la chasse et socialement apte à vivre en meute. Si l’on compare l’apparence de Canis lupus à celle du bulldog, du chihuahua ou du caniche, on devine que la sélection naturelle n’est pas à la base de l’évolution des animaux de compagnie. Ces races, comme tant d’autres, sont le fruit de croisements parfois fort discutables. Comment un basset pourrait-il échapper à des prédateurs et survivre à l’état sauvage avec des pattes aussi courtes? Ses inventeurs l’ont créé pour débusquer les lièvres et les lapins dans leur terrier, et ce, pour le plaisir d’un maître qui promet en échange de pourvoir à tous ses besoins de toutou. Des infirmités encore pire surgissent quand l’anomalie répond à des critères strictement esthétiques. J’ai récemment bondi d’horreur en constatant la popularité croissante des chats à peau nue!

J’entends déjà les commentaires : « Madame Benoit n’aime pas les animaux domestiques! » Détrompez-vous! Ma sympathie envers eux et ma connaissance de leurs cousins sauvages me portent à les plaindre d’être ce qu’ils sont, c’est-à-dire des prisonniers que nous dorlotons, infantilisons, abandonnons et mutilons au gré de nos caprices. Si le chien pouvait se souvenir de sa liberté d’antan, de ses anciennes responsabilités de loup et de son rôle au sein de la meute, quelle famille choisirait-il? Être loup est beaucoup plus captivant et épanouissant que de vivre avec un statut de « colonisé », soumis et captif, sans défis à relever ni dangers à affronter, à la disposition d’un « propriétaire » lui-même domestiqué et rempli de bonnes intentions. Je partage en partie l’opinion de Félix Leclerc sur le sujet : « Le chien est le meilleur ami de l’homme, mais l’homme n’est pas le meilleur ami du chien ».

La plupart d’entre nous désirent la fidélité et l’affection inconditionnelles du chien sans avoir à entendre ses jappements ni à nous soucier de son besoin de courir et de fouiner ici et là. Nous aimons profiter de la beauté et de la noblesse du chat, mais nous ne voulons pas de ses griffes et de ses marques olfactives sur nos meubles. Nous fermons les yeux sur son caractère indépendant et surtout, nous refusons d’être confrontés à ses chasses, preuves irréfutables de l’instinct du prédateur naturel refaisant surface à la moindre occasion. Peut-être qu’inconsciemment ou par manque d’empathie, nous tentons de brimer ce qu’il reste de sauvage chez nos animaux de compagnie parce qu'il menace nos prérogatives de maître, nous rappelle l’insoumission et la liberté de la bête n’obéissant qu’aux lois naturelles!

À l'âge de quatre ans, j'avais mon « coquelet favori »...

 

L’observation des animaux sauvages aide à mieux comprendre les animaux domestiques

Le chemin qui m’a menée à la faune commence par une enfance vécue au contact de chiens, de chats, de chevaux et de volailles domestiques. Enfant unique, j’ai développé plusieurs de mes aptitudes sociales en m’amusant avec chaque représentant du bestiaire familial, à qui je dois des heures de bonheur, d’émerveillement et de découvertes. Si mes parents m’ont appris à bien traiter nos compagnons à poils et à plumes, je reconnais volontiers que notre sensibilité à leur égard s’est limitée aux soins élémentaires jusqu’à ce que nous ayons le privilège de vivre en compagnie des animaux sauvages. Lentement mais sûrement, l’immersion en milieu naturel nous a permis de remplacer des rapports avec les animaux domestiques basés sur la domination par des valeurs tels le respect et l’égalité.

Habituellement, le maître-propriétaire calcule les agréments et les soucis apportés par un chat ou un chien sans prendre en compte ce qu’il doit à son petit compagnon à part l’eau, la nourriture, un toit et des caresses. Le monde sauvage propose une réalité différente et ce fut un choc de découvrir cette réalité aux premiers balbutiements de notre vocation de peintres naturalistes et de cinéastes, en 1980. Il y a d’abord eu la frustration et l’humiliation de nous faire dire : « Non! » par un animal. Ô suprême affront de l’être libre! Pour être honnête, l’orignal, le renard et les autres créatures de la forêt fuyaient souvent notre présence, ce qui nous fit apprécier l’immense valeur des « oui » obtenus de temps en temps. Nous apprîmes très tôt que rien n’est gagné d’avance avec les animaux sauvages, car il importe de mériter leur confiance avant d’espérer avoir la grâce d’une audience. Des arguments tels la nourriture, le toit gratuit et les caresses sont malheureusement inutiles en présence d’un lièvre ou d’une perdrix! Ne pouvant imposer notre volonté à un représentant de la faune, étant privés du plaisir égoïste de le toucher, de le materner et de le dominer à notre guise, peu d’activités s’offraient à nous à part l’observer ou le chasser. Mes parents et moi avons choisi la première option et, progressivement, le monde sauvage nous a apprivoisés... Il nous a transformés.

Au cours des années subséquentes, le succès de nos observations fauniques s’accrut avec le développement d’un état d’esprit humble, réceptif et respectueux. Nous réalisâmes qu’une empathie sincère devait absolument guider nos démarches pour que l’orignal se couche à nos côtés et que le loup consente à se montrer. À quoi bon s’impatienter contre un ours, un lynx ou un corbeau qui nous refusent leur collaboration? Il valait mieux chercher à comprendre les comment et les pourquoi des barrières si nous voulions parvenir à côtoyer les animaux sauvages plus aisément. Nous avons parcouru ce chemin en renonçant à forcer les limites parfois imposées par la faune. Après nombre d’essais, d’erreurs et d’expériences, nous avons acquis des attitudes nouvelles, dépourvues d’anthropomorphisme et de possessivité. Nous sommes alors parvenus à repousser les frontières séparant le sauvage du domestique au-delà de ce que nous avions cru possible. La vérité est d’une simplicité désarmante : il suffit de considérer les animaux comme des égaux pour établir avec eux une relation saine. Une fois que sont abolis les obstacles de l’orgueil et de la supériorité privant l’homme de son humanité, l’animal domestique et l’animal sauvage nous livrent leurs secrets les mieux gardés, pour la plus grande édification de celui ou celle qui vivent en leur compagnie.

Tamia rayé
 

Mille pages seraient insuffisantes pour témoigner de toutes les leçons apprises en observant le loup, l’orignal, la perdrix, le tamia, le chat, etc. Je me contenterai ici de résumer l’essentiel de leur enseignement : l’épanouissement et le bonheur d’un animal ou d’un humain passent par la liberté, le respect de ses droits et la prise en charge des responsabilités et des devoirs qu’implique le fait de déterminer son existence par soi-même, dans un milieu propice. Si les bêtes sauvages possèdent d’emblée l’ensemble de ces richesses, dans la mesure où elles se tiennent loin des hommes, il en va autrement pour les animaux domestiques, ces éternels tributaires du bon vouloir de leur maître.

Mon père et Bibili lors du tournage de la série Les Carnets Sauvages

 

Ma meilleure amie, une chatte…

L’animal sauvage peut-il remplacer l’animal domestique auprès de l’homme? Pour avoir vécu les deux relations, je réponds un non nuancé. J’ai investi beaucoup de temps et donné tout mon cœur dans plusieurs contacts prolongés avec des animaux libres en milieu naturel. J’ai joué avec des renardeaux comme avec des chatons et j’ai marché parmi les loups. J’ai négocié un rang social avec les orignaux et servi de perchoir à des perdrix. Encore aujourd’hui, j’explore des sentiers nouveaux en compagnie de créatures sauvages toutes aussi fascinantes et attachantes les unes que les autres. Toutefois, ces « amis » extraordinaires ne dépendent pas de moi pour survivre. Ils ne sont ni apprivoisés ni ma propriété, si bien qu’ils entrent et sortent de ma vie sans que je puisse les retenir. Je leur donnerais la lune qu’ils n’en voudraient pas, car ils ont mieux : la liberté. Avec les animaux sauvages, il existe une limite à ne jamais franchir, pour mon bien et le leur.

Le soir du 17 novembre 1987, sur une route de campagne enneigée, j’ai offert mon aide à une jeune chatte abandonnée qui criait famine en grelottant sur une congère. Je bénis le hasard qui permit à Bibili d’entrer dans ma vie et celle de mes parents. Elle devint ma meilleure amie, survécut longtemps aux deux autres chats de la maison et partagea notre existence à titre de membre de la famille à part entière, avec tous les droits et les considérations que ce statut exige. Pour les raisons décrites plus haut, j'espère bien humblement avoir « mieux  aimé » Bibili que nos animaux familiers précédents. La connivence et l’amitié qui nous a unis pendant 21 ans peuvent difficilement se développer entre un être humain et un animal sauvage en milieu naturel.

Demoiselle, chatte errante adoptée par Odette Langevin, présidente de la SAS Nature

 

Les devoirs de l’homme envers les animaux domestiques

L'observation de la faune n’est pas le seul chemin susceptible de faire grandir la sensibilité et le respect envers les animaux domestiques. L’éducation et la sensibilisation, par exemple, vont souvent de pair avec une saine évolution des relations qu’entretiennent les êtres humains avec les animaux, quels qu’ils soient. Les besoins sont urgents! Les cas de maltraitance animale et d’abandon font la manchette, les refuges pour chiens et chats débordent de pensionnaires, et les bénévoles œuvrant dans les organismes pour la protection des animaux croulent sous un fardeau chaque jour plus lourd. À l’inverse, des chiens et des chats sont traités comme des enfants rois par des propriétaires atteints d’un anthropomorphisme complaisant. Décidément, notre espèce n’est pas très douée pour trouver l’équilibre!

 

Gisèle Benoit 

 

« La bonté envers les animaux est la marque du progrès humain;
quand elle fait son apparition, presque tout le reste peut être pris pour acquis. »
 Grey Owl
 
Photos :
 
Marmotte commune © Raynald Benoit
Kitchi, un jeune loup de 4 mois © Raynald Benoit
Princesse et son maître, Sylvain Jean, collaborateur spécial de la SAS Nature en Ontario © Raynald Benoit
Gisèle Benoit et son coq favori © Pauline Blaquière – Famille Benoit
Tamia rayé près de notre camp de base © Raynald Benoit
Raynald Benoit et la chatte Bibili © Gisèle Benoit
Demoiselle, chatte errante adoptée par Odette Langevin, présidente de la SAS Nature © Rolland Palardy – SAS Nature
Écureuil roux et sous-bois © Les Productions Raynald Benoit Inc.

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