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Un arrière-goût de printemps silencieux

Dix-sept avril 2012. Depuis deux semaines, en raison d’un mois de mars anormalement chaud, le lac Racine est libre de glace. Mes parents et moi observons la colonie de castors établie dans la baie voisine de notre camp, tout en étant attentifs aux tambourinements incessants du grand pic, des pics chevelus et mineurs, sur fond de mélodies de merles d’Amérique et de sittelles à poitrine rousse. De temps en temps, nous écoutons une partition chantée par le troglodyte des forêts, le roitelet à couronne rubis ou le roselin pourpré, ponctuée des tchikadi-di-di de mésanges à tête noire. Des garrots à œil d’or produisent un sifflement d’ailes au-dessus de nos têtes, puis ils se jettent à l’eau, avides de querelles et de conquêtes territoriales; les jars émettent des chuintements nasillards, basculant rapidement la tête vers l’arrière pour séduire les canes. Des canards colverts chuchotent dans les coulisses, des faucons émerillons parlent de nicher dans la grande épinette blanche, et des castors, heureux de voir le soleil se lever, vagissent comme des enfants. L’orchestre du monde sauvage semble complet, en harmonie et bien accordé, mais un soliste important manque à l’appel : le huard à collier, rebaptisé plongeon huard, brille par son silence.

À l’instar des garrots à œil d’or, les huards adultes prennent habituellement possession de leur territoire de nidification, dès que la fonte des glaces libère suffisamment la surface des lacs du nord de l’Ontario pour leur permettre de s’y poser. De jour comme de nuit, les premiers arrivants poussent leurs cris territoriaux de style tyrolien, leurs appels plaintifs à consonance de hurlements de loup et leurs ricanements affolés. De l’ordre des Gaviiformes, cet oiseau aquatique, fier emblème aviaire de l’Ontario, possède l’une des plus belles voix du monde sauvage dont il incarne l’âme, la beauté et le mysticisme. L’absence d’un passereau, ou de tout autre petit instrument du grand orchestre de la nature, passerait facilement inaperçue, mais pas celle du soliste huard. 

 

Mortalité massive au parc provincial de Wasaga Beach : hasard ou coïncidence?

Le 24 octobre 2011, des milliers d’oiseaux migrateurs piscivores, dont des plongeons huards, ont été trouvés morts ou agonisants sur la plage de Wasaga Beach, au sud-est de la baie Georgienne, en Ontario. Ce lieu se situe sur la possible route migratoire de l’avifaune de la région de Chapleau. Coïncidence ou pas, nous constatons qu’au printemps 2012, 50 % de huards et de grands harles ne sont pas revenus dans les secteurs couverts par nos observations, soit les plans d’eau de la réserve faunique de Chapleau, où ces deux espèces ont l’habitude de nicher. À la mortalité naturelle s’ajoute peut-être le hasard qui les aurait amenés à s’arrêter, ensemble, au mauvais endroit (Wasaga Beach), au mauvais moment (octobre 2011). Je tiens à souligner qu’il s’agit d’une hypothèse parmi d’autres pouvant expliquer la raison de ces absences. 

Parmi les espèces trouvées mortes, un grand nombre de canards hareldes kakawis a été relevé.

 

Épidémie de botulisme dans les Grands Lacs

L’analyse de carcasses effectuée par des spécialistes du ministère des Richesses naturelles de l'Ontario a révélé que le botulisme était responsable de la mort de ces oiseaux gisant sur trois kilomètres de plage à Wasaga Beach. L’histoire débute avec une bactérie généralement inoffensive, Clostridium botulinum, vivant à l’état naturel dans les sédiments au fond des lacs. Dans des conditions particulières (abondance de nutriments organiques, absence d'oxygène et hausse de la température de l’eau), la bactérie produit une toxine meurtrière qui intègre la chaîne alimentaire aquatique et tue la faune se nourrissant de mollusques ou de poissons. Environnement Canada souligne que le phénomène prend de l’ampleur à cause de l’expansion rapide d’espèces envahissantes étrangères, tels la moule zébrée et le gobie à tache noire, dont les activités et le cycle de vie créent un milieu idéal à la libération de la toxine. En fait, une véritable épidémie de botulisme de type E sévit dans les Grands Lacs depuis la fin des années 90. Chaque année, des épisodes de mortalité de moindre importance y sont répertoriés, tandis que des évènements de mortalité massive de poissons et d’oiseaux se produisent sporadiquement. Il y a une dizaine d’années, 25 000 oiseaux ont péri au lac Érié. La récente hécatombe de Wasaga Beach se révèle toutefois être le pire cas depuis 2007, alors qu’une situation quasi similaire est survenue au lac Ontario. J’ai consulté des rapports scientifiques notant une chute de population oscillant entre 25 % et 90 %, chez des espèces de goélands et de mouettes nichant dans les Grands Lacs, causée principalement par le botulisme de type E. 

Santé Canada recommande une série de mesures aux chasseurs, aux pêcheurs et autres utilisateurs des Grands Lacs : bien cuire le poisson et le gibier, ne pas toucher une carcasse, un oiseau ou un poisson agonisant, tenir en laisse les chiens, surveiller les enfants lors de périodes de mortalité de masse… Personnellement, je crois que le public n’est pas suffisamment renseigné sur les impacts négatifs de l’introduction accidentelle d’espèces envahissantes dans les écosystèmes, et sur le fait que le réchauffement climatique pourrait, à son tour, augmenter les conditions propices à la prolifération de la toxine du botulisme. La mortalité massive d’oiseaux piscivores et de poissons risque donc d’être plus fréquente dans un avenir rapproché, sans que nous soyons en mesure d’en évaluer les dégâts à partir des données actuelles.

Aussi spectaculaire soit-elle, la mort massive de 6 000 oiseaux survenue dans la baie Georgienne, en octobre 2011, ne menace pas à court terme la survie des espèces impliquées. Au plus peut-elle créer ici et là – dans la réserve faunique de Chapleau? – des absences temporaires et des silences surprenants… Toutefois, je suis d’avis que ce phénomène sonne l’alarme. Si le printemps silencieux dépeint par Rachel Carson, dans son best-seller du même titre, devait un jour devenir réalité, il se manifesterait d’abord par la multiplication d’épisodes semblables à l’hécatombe de Wasaga Beach menant à la chute drastique de certaines populations d’oiseaux dans des secteurs déterminés.

Parent plongeon huard nourrissant son poussin

 

Facteurs cumulatifs

L’Inventaire canadien des Plongeons huards a été créé en 1981 afin de documenter l’état des populations ainsi que la reproduction de l’espèce. Les informations recueillies au fil des ans ont d’ailleurs servi à établir des liens directs entre les pluies acides et la survie des oisillons. (Les gouvernements canadien, en 1985, et américain, en 1991, ont fort heureusement légiféré et conclu des accords dans le but de restreindre les précipitations acides). Selon l’organisme Études d’Oiseaux Canada, de nouveaux dangers pèsent sur les huards : l’accroissement du nombre de bateaux de plaisance, de canots et de motomarines sur les lacs, la variation du niveau de l'eau et les rejets de débris comme les lignes de pêche et autres déchets domestiques. 

D’après les données publiées dans l’Atlas des oiseaux nicheurs de l’Ontario, la réserve faunique de Chapleau compte parmi les territoires où le nombre de plongeons huards nicheurs est le plus élevé au Canada. L’abondance de lacs poissonneux explique la fréquentation de l’habitat par l’espèce. Or, cette année, il y a malheureusement « au moins un trou dans le gruyère », et nous croyons qu’une foule de facteurs peuvent en être la cause : la contamination de la chaîne alimentaire par le mercure sur les territoires de nidification comme en zones d’hivernage, les épandages massifs d’herbicides pratiqués annuellement par les compagnies forestières, les conditions météorologiques extrêmes et instables des dernières années qui modifient sans cesse le niveau de l’eau (pluies diluviennes ou longues périodes de sécheresse), sans compter les changements écologiques provoqués par l’introduction d’espèces étrangères, ainsi que les polluants et toxines rencontrés par les oiseaux en cours de migration (Wasaga Beach, octobre 2011), etc. 

Environnement typique du nord de l’Ontario © Les Productions Raynald Benoit Inc.
 

Je poursuis mon enquête afin de savoir si d’autres personnes ont observé une diminution du nombre de plongeons huards dans leur région au cours de la saison de nidification 2012. Bien que locale, leur baisse soudaine dans la réserve faunique de Chapleau nous a permis de vivre un avant-goût – pour ne pas dire un arrière-goût! – de ce que serait un printemps silencieux.

 

Gisèle Benoit

 

Photos :
 
Épinettes noires à l’aube © Les Productions Raynald Benoit Inc.
Plongeon huard battant des ailes © Les Productions Raynald Benoit Inc.
Canards hareldes kakawis © PC/Benjamin Ricetto
Parent plongeon huard nourrissant son poussin © Lucie Gagnon/OBJECTIF NATURE
Environnement typique du nord de l’Ontario © Les Productions Raynald Benoit Inc.
 
Suggestions :
 
Sur ce site, lecture de la chronique d'Annie Choquette intitulée Marguerite, la belle voyageuse
 
CARSON, Rachel. Printemps silencieux, introduction d’Al Gore, Éditions Wildproject, 2011, 268 p. (Domaine sauvage)
 
Les gens de partout au Canada peuvent collaborer à la protection des oiseaux en faisant part de leurs observations à Études d’Oiseaux Canada (ÉOC) : www.bsc-eoc.org.
 
D’excellents compléments d’information sur les maladies affectant la faune sont disponibles sur le site d’Environnement Canada, dans la section Sciences et technologie.

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