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Prophètes de malheur ou professeurs d’espérance?

 

Si vous lisez ce texte, c’est que la fin du monde n’est pas arrivée le 21 décembre 2012, malgré les prédictions d’une certaine pseudo-science. En fait, rien n’a changé au lendemain de cette date fatidique : le monde continue à « tourner carré ». La politique, l’économie et le sport font les manchettes des médias tandis que les dangers tangibles pesant sur le règne du vivant, dont nous faisons partie, ne retiennent pas suffisamment l’attention. Je parle évidemment du réchauffement climatique et de ses conséquences. Faut-il voir en notre insouciance le symptôme d’une société à courte vue, conditionnée à « se soumettre », autrefois aux rois, aux seigneurs et à l’Église, aujourd’hui au « tout-puissant système »? Les enjeux environnementaux sont pourtant de mieux en mieux documentés par la communauté scientifique; celle-ci crie haut et fort que rien ne va plus sur la Terre, et qu’à moins d’un changement drastique de nos comportements et de nos valeurs, ainsi qu’un remodelage radical dudit système, nous courons tous au désastre.

 

De Jules Verne à Einstein

« Le poète doit être un professeur d’espérance », a écrit Jean Giono. Selon moi, ce devoir-mission incombe à tous les artistes, mais aussi aux scientifiques qui repoussent sans cesse les limites de notre ignorance et améliorent la qualité de notre vie par leurs découvertes, que ce soit en médecine ou en d’autres domaines. Grâce à eux, on peut espérer vaincre le cancer et plusieurs maladies graves; grâce à eux, on a commencé par utiliser la roue, la voile, puis l’automobile, l’avion, le téléphone, la télévision, l’ordinateur, l’Internet, etc. Enfin, grâce à eux, on comprend mieux le fonctionnement de l’Univers et l’histoire étonnante de la vie sur Terre. Le hic, c’est qu’aujourd’hui, avec les études sur l’environnement menées par les scientifiques, nous savons quelles seront les conséquences dramatiques de l’exploitation abusive des énergies fossiles : un réchauffement global du climat et son lot de catastrophes naturelles lourdes de conséquences pour l’économie mondiale, la sixième extinction de masse de l’histoire de la Terre, des menaces accrues à la sécurité alimentaire et à la santé des êtres humains, des guerres entre nations pour l’eau douce, etc. Soudain, leurs découvertes dérangent en faisant appel à notre sens des responsabilités et à notre capacité d’adaptation… Biologistes, climatologues et autres spécialistes de la nature seraient-ils des prophètes de malheur, des empêcheurs de tourner en rond (ou carré), des emmerdeurs n’étant bons qu’à apporter des arguments-chocs aux écologistes?

S’il est vrai qu’avec leur vision éclairée du monde présent et à venir, les scientifiques bousculent les chefs d’État aussi bien que monsieur et madame Tout-le-monde, ils demeurent avant tout des professeurs d’espérance, car la « vraie » science suscite constamment l’espoir d’un monde meilleur. À preuve, les chercheurs proposent le développement d’un grand nombre d’énergies alternatives renouvelables pour protéger l’humanité du chaos. Il paraît que même la déesse « Économie » y trouverait son compte si on les écoutait! Cela dit, comme les professeurs d’espérance ne peuvent, à eux seuls, faire la révolution qui s’impose, le simple citoyen doit parcourir son bout de chemin et choisir dans quelle sorte de monde il souhaite vivre demain. (On ne peut être en colère contre un détecteur de fumée parce qu’il nous réveille brusquement, lorsqu’un feu se déclare dans la maison, pas plus qu’on doit reprocher aux scientifiques d’être « alarmistes ». C’est leur rôle de l’être pour que subsistent la vie et l’espoir…)

L’arbre, le plus ancien professeur d’espérance

 

Bras de fer entre la peur de l’enfer et le goût du paradis... artificiel

Soyons honnêtes : on ne parle pas assez des graves conséquences des changements climatiques, et encore moins des moyens à prendre pour les modérer et s’y adapter. Si l’enjeu du siècle inquiète et mobilise une petite partie de la population, il est cependant loin d’être une priorité pour la majorité des gens. Ça concerne tout le monde mais ça n’intéresse personne, sauf une poignée d’écologistes et de « verts » accusés de blasphèmes et d’hérésie contre l’économie. En attendant le réveil, nos politiciens pactisent avec les industries gazière et pétrolière désirant extirper des entrailles de la Terre, jusqu'à la dernière goutte, le poison qui nous tue, au nom du mieux-être économique collectif. Alors, rien de surprenant au fait que le Canada ait été traité de paria et de cancre à la Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques de Doha, au Qatar. C’est à coups de milliards (nos impôts et nos taxes) que les industries polluantes sont subventionnées par Ottawa! Pourtant, le gouvernement Harper a été élu démocratiquement pour un troisième mandat, celui-là étant majoritaire. Que les Québécois aient massivement voté contre le parti conservateur de ce faux prophète, lors des dernières élections fédérales, ne change rien à ces réalités : d’accord ou pas, l’exploitation du pétrole prend de l’essor au pays, les mesures de protection de l’environnement sont réduites, etc.

Durant la campagne électorale provinciale de 2012, le Parti québécois s’est dit préoccupé par l’environnement et les impacts de l’exploitation pétrolière et gazière dans la province. Considérant la dette élevée du Québec et le pactole inexploité qui, apparemment, dort dans notre sous-sol, il y a fort à parier que notre beau pays deviendra un état pétrolier... si c’est payant, comme de raison. (Le gouvernement provincial aurait prévu environ 750 000 000 $ pour soutenir le développement et l’exploitation des énergies non renouvelables, au cours des prochaines années.) Mais, au bout du compte, pour qui la croissance de ces industries polluantes sera-t-elle payante? Les scientifiques d’ici et d’ailleurs ont répondu à cette question, mais personne ne veut les écouter. Pire encore, si le gouvernement québécois cède à la tentation de devenir actionnaire de compagnies gazières et pétrolières – plusieurs politiciens en parlent ouvertement – on pourra dire adieu à tout effort sérieux de développement des énergies dites renouvelables soutenu par l’État, car le gouvernement serait carrément en conflit d’intérêts. Investir massivement dans les énergies fossiles va à l’encontre des recommandations de la communauté scientifique internationale prônant l’urgence de mettre un terme à notre dépendance morbide au pétrole. Un chaos planétaire sans précédent et la fin de notre monde tel que nous l’avons connu risquent de se produire si les sages conseils de nos professeurs d’espérance ne trouvent pas d’oreilles plus attentives chez les gouvernements et les populations qui les élisent. Collectivement et individuellement, il est urgent d’aller dans une autre direction, d’inventer, d’innover, de développer et de rentabiliser des énergies renouvelables, de recréer nos liens rompus avec la nature et d’imposer à tout le « système » un virage vers un monde meilleur. Une question de gros bon sens, puisque c’est nous et nos enfants qui paierons la note…

 

Quand connaissance rime avec conscience

Soyons vigilants! Ne laissons personne décider à notre place! Gouvernements, industries gazières et pétrolières mènent le bal, maintiennent le système et continuent de promettre « le paradis en enfer ». On les croit, on les élit, on les suit. La sonnette d’alarme retentit, la maison brûle et pourtant, il existe un plan de sauvetage. Or, à entendre ceux et celles qui nous gouvernent, il n’y a aucun problème à exploiter et consommer plus d’énergies fossiles; nous devrions fermer les yeux et continuer à vivre normalement comme de bons petits robots programmés pour la passivité et l’indifférence. Dans le pire des cas, ils – les élus, le système, les rois de l’industrie et les maîtres de l’économie – se chargent d’éteindre les feux… avec de l’huile, évidemment; non sans avoir muselé les scientifiques, coupé leurs fonds de recherche ou, mieux encore, les avoir mis au chômage après avoir caché ou détruit les résultats « dérangeants » de leurs travaux. Une vérité qui dérange, c’est une vérité de trop. Ironiquement, ils – le gouvernement, le système, l’industrie – c’est nous!

Qu’y a-t-il de vraiment nouveau dans cette « guéguerre » entre les industries polluantes, le système en place et les scientifiques? L’histoire regorge d’épisodes où la science se heurte à l’opposition farouche de pouvoirs religieux ou politiques. On n’a qu’à penser à Galilée et Darwin. Pourtant, l’ancien débat sur la forme de la Terre (ronde ou plate) a entraîné peu de conséquences pour le commun des mortels; de même pour le fait de s’entêter à croire que nous descendons d’Adam et Ève au lieu d’un lointain primate. Jamais l’équilibre climatique de la planète et la survie du monde n’ont été directement compromis par les tollés de protestations contre la rondeur de la Terre et notre lien de parenté avec les primates. L’épreuve du temps a donné raison aux découvertes de Galilée et de Darwin, mais aussi cruelles et vaines qu’elles fussent, ces « guéguerres » entre la science et nos croyances contrariées ne constituaient que des tempêtes dans un verre d’eau. L’incroyable et terrible nouveauté, c’est qu’à l’époque moderne, bénéficiaire de tant de progrès scientifique, l’économie et les marchés aient pu devenir assez puissants, inhumains et monstrueux pour tenir en échec les espérances et les vérités portées par la science. Cette fois, la tempête ébranlera toute la planète. D’une part, des professeurs d’espérance prônant le changement et nous enseignant comment vivre mieux et prospérer d’un point de vue plus humain, en évitant le pire; d’autre part, quelques faux prophètes, menteurs et vendus au diable nous menant en enfer « pour notre bien », appuyés par un grand nombre d’adeptes influents qui les croient… de bonne foi.  

Goéland argenté
 

J’aurais pu intégrer d’autres statistiques et d’autres chiffres à mes propos. Je préfère laisser aux lecteurs et lectrices intéressés la quête d’informations complémentaires, sachant qu’ils trouveront des documentaires et de la littérature pertinente sur les changements climatiques, les énergies renouvelables et les enjeux s’y rattachant. En tant qu’artiste naturaliste, je n’ai fait qu’effleurer le sujet, y patauger en surface comme un petit canard, pour créer un remous d’idées à la mesure de mes moyens et de mes convictions. Ajoutez-y quelques nuances de votre cru et vous obtenez un tableau assez juste de la situation.

Moi, j’ai choisi l’espoir. Je sais toutefois que la connaissance ne suffit pas. Il faudra beaucoup de diplomatie, d’imagination, d’amour et d’empathie pour transformer la face d’un monde fragilisé par un siècle de modernisme. Ces qualités, je les retrouve chez Dominique Berteaux, biologiste, chercheur et professeur à l’UQAR. Ce scientifique de renom a gentiment accepté d’enrichir le contenu de ce site en y publiant des textes inspirés de son travail et de son amour de la nature, et ce, malgré son emploi du temps très chargé. La Société Art et Science pour la Nature (SAS Nature) salue la précieuse collaboration de ce professeur d’espérance et invite tous ses membres à lire ses chroniques.

 

Gisèle Benoit

 

Iris versicolore
 
Photos :
 
Campagne à l’abandon © Christian Bellemare – SAS Nature
Albi le grand pin blanc © Éric Archambault – SAS Nature
Vestige © Les Productions Raynald Benoit Inc.
Goéland argenté © Véronique Amiard – SAS Nature
Iris versicolore © Les Productions Raynald Benoit Inc. 

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