Suivez-nous    

Pour l'avenir des écosystèmes gaspésiens

/

 

Ce texte a été publié dans le Magazine Gaspésie, édition de novembre 2014  février 2015, volume 51, numéro 3 (181).

En 1979, ma rencontre avec un orignal du parc national de la Gaspésie donna à ma quête artistique une tournure imprévue qui allait me conduire à des études inédites sur le comportement du roi de nos forêts.

On m’appelle « La Dame aux orignaux ». Ma mère et moi sommes peintres animalières. Mon père filme la vie sauvage. Ensemble, nous observons la faune depuis plus de trente ans, principalement en Gaspésie et dans le Nord de l’Ontario. Les résultats de nos études, dont la plupart sont publiés sous forme de documentaires, nous ont valu la reconnaissance et le respect du milieu scientifique et de la population en général : En Compagnie des Orignaux, en 1993, Des oiseaux pas comme les autres, en 1995, Les Carnets Sauvages, en 2007.

Une scène fameuse du documentaire
En Compagnie des Orignaux produit en 1993

 

Entre mythe et réalité

Un jour, nous dûmes quitter notre terre d’adoption, la Gaspésie, pour entreprendre l’étude d’espèces tels le lynx du Canada, le loup, l’ours noir, etc. Un exil nécessaire, car nous ne trouvâmes aucun territoire québécois offrant un potentiel faunique comparable à celui du Nord de l’Ontario. 

Au Québec, spécialement en Gaspésie, la faune est soumise à des pressions constantes allant à l’encontre des recommandations des scientifiques, qui exhortent le gouvernement à créer davantage de zones protégées. C’est qu’en plus du sacro-saint développement économique, au nom duquel les décideurs sacrifient tout, il subsiste dans notre société des traditions populaires et des mythes antiévolutifs; par exemple, la croyance voulant que la chasse et la trappe soient des outils de conservation, des activités de loisirs nécessaires et bénéfiques pour la nature. 

Loups dans le Nord de l'Ontario
 

Ayant œuvré sur des zones où l’on pratique la chasse et la trappe, nous avons constaté que les territoires sans prélèvement faunique sont généralement beaucoup plus riches et giboyeux. Leurs écosystèmes y affichent un meilleur équilibre, car chaque espèce peut jouer son rôle écologique à l’abri d’interférences humaines. Pourtant, jamais nous n’avons réussi à mettre un lynx du Canada dans notre lentille en quinze années d’étude et de tournage au parc national de la Gaspésie, l’une des rares aires protégées de la péninsule. Le fait de filmer et d’observer les comportements de ce félin discret était cependant fréquent en Ontario, où nous avons travaillé sur un territoire de 7 000 km2 exempt de chasse et de trappe depuis 1925. Cette comparaison met en évidence le déséquilibre des écosystèmes où la trappe est systématiquement pratiquée comme « mesure de contrôle des prédateurs », et la chasse, considérée par certains comme un sport « écologique et noble ». En vérité, la faible superficie des aires protégées de l’arrière-pays gaspésien n’assure en rien la pérennité des espèces. Le loup et le carcajou sont éteints depuis belle lurette, le saumon se raréfie et le caribou des bois disparaît lentement depuis la création du parc national de la Gaspésie, en 1937. 

 

Parc amputé, parc boiteux

L’histoire du parc national de la Gaspésie démontre à quel point nous semblons incapables, en tant que société ou individu, de comprendre et de respecter le fonctionnement de la nature. En 1981, alors que le nombre de caribous était en chute libre dans ce parc, sa superficie de 1 285 km2 fut réduite à seulement 800 km2 1. Pour des raisons politiques et économiques, le gouvernement enleva le statut d’aire protégée à des portions importantes du territoire vital des caribous, afin de permettre la poursuite des coupes forestières et le développement d’éventuels projets miniers ou énergétiques, là où la nouvelle loi sur les parcs les interdisait (L.R.Q., chapitre P-9). Conséquence prévisible : la population de caribous des bois de la Gaspésie se retrouve maintenant sous respirateur artificiel, ayant atteint le seuil critique d’environ une centaine de têtes1. Voilà ce qu’il reste des milliers d’individus qui parcouraient jadis la péninsule gaspésienne et le Nouveau-Brunswick!

En route vers les sommets – Huile sur toile
 

Le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs a instauré un programme de contrôle des prédateurs s’attaquant au faon du caribou. Dès le printemps, des collets sont posés à l’intérieur du parc pour éliminer le plus grand nombre d’ours noirs et de coyotes, mais les captures accidentelles causent aussi la mort de lynx et d’autres animaux. (Nous avons déjà découvert, dans le secteur du lac Cascapédia, un porc-épic pris par l’abdomen et mort de faim après avoir mangé toute la végétation à sa portée.) La prédation naturelle ne fait pourtant qu’accélérer un processus d’extinction déjà bien enclenché, car les biologistes ont depuis longtemps établi des liens entre la coupe des forêts matures et le déclin des caribous des bois, partout en Boréalie. La situation actuelle du caribou de la Gaspésie découle du manque de protection accordée au territoire gaspésien depuis un siècle. 

 

Trop de pressions sur la faune

Nous ne pouvons plus ignorer les défis d’adaptation qui attendent la faune, la flore et l’homme; ensemble, nous sommes confrontés à un réchauffement rapide du climat. De récentes données obtenues par les experts révèlent qu’il sera impossible de limiter à deux degrés Celsius l’élévation globale de la température, d’ici 2050. Le climat va « migrer » de plusieurs centaines de kilomètres vers le nord et certaines espèces vont devoir « le suivre » pour profiter de conditions propices à leur survie. Celles qui ne pourront ni migrer ni s’adapter vont disparaître des régions qu’elles occupaient. En Ontario, où le cheptel d’orignaux est en baisse, le gouvernement n’a pas hésité à réduire de 18 % les permis de chasse émis en 2014. Au Minnesota, le département des Ressources naturelles a publié des chiffres effarants : la population d’orignaux a chuté de 52 % depuis 2010. La chasse a donc été interdite dans l’État, où l’orignal est désormais une espèce sous haute protection. « Global warming is killing moose! », annoncent des biologistes américains.2

Orignaux dans les Chic-Chocs
 

Pour accorder de meilleures chances d’adaptation à la faune et à la flore du Québec, des scientifiques comme Dominique Berteaux, professeur à l’Université du Québec à Rimouski3, recommandent la création de nouvelles aires protégées, l’agrandissement des parcs de conservation et la diminution de toutes pressions autres que climatiques sur les écosystèmes. Il est donc urgent de revoir nos rapports avec le monde sauvage, car la chasse, la trappe et la pêche font partie des pressions à réduire. La pertinence de créer de nouvelles aires de protection en Gaspésie est d’autant plus nécessaire que plusieurs espèces de la péninsule se verront dans l’impossibilité de migrer vers le nord, à cause de la barrière naturelle que constitue le Saint-Laurent. Les hautes montagnes seront leur ultime refuge. En fait, au moins 50 % de ce territoire devrait être protégé.

 

Développer les activités sans prélèvement

Les impacts économiques liés à la chasse peuvent être facilement compensés par les activités sans prélèvement, qui gagnent en popularité et rapportent des millions de dollars aux communautés sachant en tirer profit. Au New Hampshire, par exemple, l’observation de l’orignal engendre des retombées annuelles d’environ 115 000 000 $4. Si le gouvernement du Québec cessait d’accorder de généreuses subventions aux promoteurs d’activités dont il faut réduire l’incidence, il serait possible de développer un écotourisme rentable pour toute la péninsule. Les simples observateurs de la nature dépensent autant d’argent que les chasseurs, et même plus, pour s’équiper de caméras, de jumelles et de vêtements, ou simplement pour se loger et se nourrir dans les régions qu’ils visitent.

Qu’on le veuille ou non, beaucoup d’activités traditionnelles liées à la faune vont disparaître, ce qui amènera peut-être un changement salutaire. L’animal sauvage n’est pas qu’une cible, une peau, un trophée, un gibier, de la viande, une fourrure ou une simple nuisance. Les créatures fascinantes qui peuplent nos forêts ont beaucoup mieux que cela à offrir. Mes parents et moi, comme bien d’autres naturalistes, en avons fait l’expérience…

 

Gisèle Benoit

Peintre animalière, naturaliste et porte-parole
de la Société Art et Science pour la Nature
 
Gisèle Benoit est cofondatrice de la Société Art et Science pour la Nature (SAS Nature), un organisme à but non lucratif dédié à la sensibilisation du public. On peut voir ses tableaux, ses documentaires et ses écrits sur le site www.sasnature.org
 
 
Tableaux
 
Soir – Orignaux mâles au lac Paul
Huile sur toile © Gisèle Benoit 
 
En route vers les sommets – Caribous des Chic-Chocs
Huile sur toile © Gisèle Benoit 
 
 
Photos
 
Une scène fameuse du documentaire En Compagnie des Orignaux produit en 1993 © Les Productions Raynald Benoit Inc.
 
Loups dans le Nord de l'Ontario © Centre d'étude du comportement de la faune Gisèle Benoit
 
Orignaux dans les Chic-Chocs © Florent Langevin  SAS Nature
 
Gisèle Benoit au sommet du mont Ernest-Laforce, au parc national de la Gaspésie © Florent Langevin – SAS Nature
 
Références :
 
1 PARCS QUÉBEC. Parc national de la GaspésiePortrait du parc, [En ligne], 2014. 
 
GOURBILIÈRE, Claire. « Caribou de la Gaspésie », [En ligne], Encyclopédie du patrimoine culturel de l’Amérique française, 2007.
 
2 MINNESOTA DEPARTMENT OF NATURAL RESOURCES. Wildlife researchers collar 36 more adult moose, [En ligne], 2014.
[http://www.dnr.state.mn.us/moose/index.html] (Consulté le 7 juin 2014).
 
RUSH, Curtis. "Declining moose populations in some areas of Ontario puzzles biologists", [En ligne], The Star, October 16, 2013 [Toronto Star].
 
KRUMBOLTZ, Mike. "North American moose population continues to decline", [En ligne], Yahoo News, October 14, 2013. 
 
PICKENS, Roy. "Scientists study decreasing moose population", [En ligne], TV Schedule Fox 43, February 4, 2013.
 
APPINSYS. Global Warming is Killing Minnesota’s Moose, [En ligne], [s. d.].
 
3 BERTEAUX, Dominique, en collaboration avec Nicolas CASAJUS et Sylvie DE BLOIS. Changements climatiques et biodiversité du Québec : vers un patrimoine naturel, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2014, 202 p.
 
4 BASCH, Marty. "Future of Moose in New Hampshire Uncertain", [En ligne], Outdoorhub, September 4, 2013.
 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vous contribuez directement à l'œuvre et à la mission de la famille Benoit en magasinant sur notre boutique.