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Langage corporel : nos attitudes transmettent des messages! (Partie 3)

Debout, assis ou dans sa bulle?

Une majorité de gens ignore que le simple fait de s’accroupir à proximité d’un grand mammifère sauvage peut quelquefois causer un brusque changement d’humeur chez ce dernier. Aux yeux de la faune habituée à côtoyer l’homme dans des conditions favorables, c’est‑à‑dire dans les parcs de conservation où sont interdits la chasse et le piégeage, la position debout est la plus connue du bipède. Toutes autres postures lui paraissent donc naturellement suspectes et intrigantes, voire menaçantes.

Les animaux sauvages étant timides et faciles à effrayer, les observateurs croient pouvoir rassurer leur sujet en s’accroupissant pour paraître plus petits et moins dangereux. À première vue, cette technique semble logique, d’autant plus qu’elle s’avère souvent efficace, même trop efficace. Encore faut-il avoir le discernement et les connaissances pour l’utiliser en toute sécurité. Un lièvre, une perdrix, un renard passent toujours… Prudence avec plus grand que soi!  

Gisèle et renard

L'auteure en tête-à-tête avec un renard roux

 

Un orignal n’est pas un caribou!

En 1979, quand mes parents et moi avons commencé à fréquenter le parc national de la Gaspésie, nos observations nous ont démontré que le geste de s’asseoir sur le sol, de s’accroupir ou de se pencher exerçait un étrange pouvoir d’attraction sur le caribou. Alors que le cervidé gardait une certaine distance en présence d’êtres humains debout, il s’approchait avec curiosité en décrivant des cercles de plus en plus petits autour des bipèdes s’étant assis. Seuls ou par petits groupes, des caribous vinrent régulièrement piétiner le sol à quelques mètres de nous pendant que nous étions assis, ce qui donna lieu à d’inoubliables observations de proximité. Évidemment, le succès de cette technique nous incita à tenter l’expérience avec quelques autres représentants de la grande faune sans tenir compte du caractère ultra-pacifique du caribou, un critère ayant écarté tout danger relatif à une trop grande promiscuité. En effet, ce cervidé grégaire paraît dépourvu de la moindre malice à l’égard de l’homme, peu importe les circonstances. Sa faible personnalité et son extrême douceur ont d’ailleurs permis sa domestication dans le nord de l’Europe, où on le nomme « renne ».  

Randonneur et caribou

Avant de poursuivre ce récit, je déconseille à quiconque de chercher à reproduire le scénario suivant, car cela nécessite du sang-froid et une expertise en matière de psychologie animale. Les premiers résultats obtenus après m’être accroupie devant des orignaux furent mitigés. Les cervidés me regardèrent pendant un moment avec une quelconque curiosité et se remirent à manger avec indifférence. Il se trouva cependant quelques sujets plus curieux que d’autres, biches et cerfs bien déterminés à découvrir pourquoi un être humain venait de se laisser choir par terre. Au début de l’expérience, je me trouvais à une vingtaine de mètres de l’orignal et de mes parents restés debout en arrière. 

Dans la plupart des cas où un orignal a entrepris une démarche poussée par la curiosité et un besoin légitime de comprendre mon attitude, son approche s’est conclue par un comportement agressif dicté par l’instinct de dominance, ou la peur soudaine de se retrouver trop près d’un humain recroquevillé sur lui-même, une posture rappelant celle d’un prédateur prêt à bondir. En vérité, la curiosité du cervidé cédait progressivement la place à l’inquiétude dès qu’il parvenait à une distance d’environ cinq mètres de moi. Il effectuait alors des pauses de plusieurs secondes, se léchait les babines par nervosité et hésitait entre l’abandon et la poursuite du projet. Si l’animal réussissait à surmonter sa crainte et faisait encore quelques pas dans ma direction pour me flairer, il relevait le museau, couchait les oreilles et adoptait une conduite défensive. Je devais immédiatement estimer la pertinence de prolonger la rencontre en fonction du risque bien réel de recevoir un coup de patte. Évidemment, j’optais pour la sécurité et me levais afin de dissiper tout malentendu entre l’orignal et moi. Il faut se rappeler que l’approche du cervidé était le résultat de sa quête de précieuses informations. J’avais donc l’obligation de lui donner satisfaction et de le rassurer sur le fait que je n’étais pas un prédateur embusqué ni une fragile camelote à piétiner! 

Dessin
Dessin
 
Les dessins reproduisent fidèlement une tentative de contact positif avec un jeune orignal mâle en été. J'appelle le cervidé en me penchant pour imiter un de ses semblables ramassant des herbes aquatiques. Il s'approche aussitôt de manière amicale, les oreilles pointées vers moi. Parvenu à environ deux mètres, l'orignal adopte une attitude dominatrice en réponse à ma position penchée. Notez les oreilles rabattues vers l'arrière et l'inclinaison de la tête qui se détourne de moi. Je me suis redressée doucement afin de désamorcer son comportement agressif.  
 
Monique
Gigi
 
Photo de gauche : Pour Monique, pas question d'accepter un bisou de ce grand mâle orignal d'humeur maussade. L'artiste se prépare à se dresser avant que le cervidé ne soit trop près.
 
Photo de droite : Je m'accroupis souvent pour faire des croquis de mes sujets. La plupart du temps, l'orignal ignore cette posture non conventionnelle.
 

L’orignal est un animal réfléchi, un géant au tempérament fort ayant une personnalité franche et conciliante. Ma mère vécut le contact physique le plus extraordinaire alors qu’elle et moi étions assises dans notre canot échoué sur la berge d'un lac. Une jeune biche orignal s’intéressa à nous, s’approcha avec assurance et alla poser son museau humide sur le visage de Monique. Celle-ci ne fit aucun geste pour la repousser. Au terme de son « investigation », la biche bondit vers l’arrière et s’éloigna au milieu de cabrioles exprimant tout le plaisir que venait de lui procurer cet exploit. Cette scène unique a d’ailleurs été filmée par mon père et peut être vue dans le documentaire Sur les traces de l'orignal

Je recommande néanmoins aux gens qui pratiquent l’observation de rester debout en toutes circonstances lorsqu’ils côtoient de grands ongulés sauvages tels l’orignal, le wapiti, le cerf de Virginie, le mouflon, le bison, etc. Si l’un d’eux s’intéressait à vous d’une manière insistante, s’il s’approchait et cherchait à vous flairer, il serait sage de ne pas le laisser « entrer dans votre bulle », car une fois qu’il y serait, il pourrait donner libre cours à son penchant dominateur et vous menacer par des mimiques intimidantes. 

 

 

Debout hommes et nounours!

La position debout est plus que souhaitable lors d’une rencontre avec un ours. En effet, l'animal pourrait voir dans le geste de s’accroupir un message clair quant à la faiblesse et au caractère inoffensif d’un randonneur. Cette interprétation instinctive peut parfois dégénérer en une prise en chasse d’une proie humaine jugée facile, sinon en une manifestation d’autorité ayant pour racine l’instinct de dominance. 

Chez l’ours, un plantigrade, la position debout n’a rien de menaçant. Contrairement à ce que laissent croire le cinéma et les mythes populaires, l’animal se lève sur ses membres postérieurs pour mieux percevoir son environnement, non pour menacer le randonneur croisant sa route. En revanche, l’ours qui s’assoit et se ramasse sur lui-même en jetant des regards en coin affiche un comportement nettement agressif. Raison de plus pour éviter de lui renvoyer le même message en s’agenouillant devant lui!  

Je ne peux passer sous silence le légendaire conseil « Faites le mort! », car il est incompris par la population. En vérité, les experts recommandent la position fœtale uniquement en cas d’attaque, en dernier recours, en repliant les jambes et les bras contre le thorax, les mains serrées derrière la nuque afin de minimiser les blessures aux organes internes et aux artères. Tout comme le geste de s’accroupir, feindre d’être mort en présence d’un ours agressif peut inviter celui-ci à charger l’auteur de cette mise en scène. 

 

Les sens en alerte : pour le plaisir et par nécessité

La nature demeure un lieu d’apprentissage et d’épanouissement physique et moral. Une excursion au cœur des grands espaces stimule les sens et les met en alerte afin d’en retirer le maximum de bienfaits. Plus une personne est consciente du lieu extraordinaire où elle évolue, plus elle ressort grandie de son séjour en forêt ou en montagne. Paradoxalement, l’aménagement des parcs de conservation fait parfois oublier le caractère sauvage du milieu et l’obligation qu’a l’utilisateur de s’y aventurer avec respect, après s’être enrichi de connaissances sur l’écosystème et la faune. Chaque visiteur est responsable de sa préparation individuelle. Trop de gens ignorent qu’il ne faut pas pénétrer dans un parc de conservation de la même manière ni pour les mêmes raisons qu’ils traversent un parc urbain « aseptisé ». Reconnaître la préséance de la nature et prévoir de possibles rencontres avec les animaux sauvages font non seulement la différence, mais ajoutent de la valeur et du plaisir à une promenade autrement banale. On peut voir, entendre et sentir la vie sauvage palpiter sous toutes ses formes, d’où l’importance de mettre nos sens à l’écoute des innombrables merveilles de la nature. 

Selon moi, le fait que des randonneurs se privent volontairement de l’usage d’un de leurs sens relève de l’aberration, car cette attitude contre nature peut être dangereuse. Pourtant, ils sont nombreux à se promener en forêt munis d’un baladeur et d’écouteurs, par crainte du silence ou simplement pour faire la sourde oreille à l’environnement. Ces gens s’exposent inutilement à des accidents de terrain ou à d’autres mésaventures graves, puisque la musique les empêche d’entendre les signaux sonores, dont le grondement du tonnerre annonçant l’orage et les mises en garde d’un animal indisposé tels les grognements, les bramements ou les bois de cerfs frayés contre la végétation. Isolés dans leur bulle, ces individus continuent à avancer sans avoir conscience de ce qui se passe autour d’eux. Saviez-vous que certaines attaques animales auraient pu être évitées si la victime n’avait pas porté d’écouteurs? Je suis d’avis que cette imprudence est aussi importante sinon plus, que de s’adonner au jogging dans les régions sauvages.  

 

Un temple de piliers vivants

Faire corps avec le monde sauvage exige un apprentissage et une disponibilité des sens largement récompensés par des joies profondes et un sentiment durable de paix intérieure. La restauration de notre lien brisé avec la nature demande aussi une ouverture d’esprit assez grande pour reconnaître la fraternité universelle unissant tous les êtres vivants. Comme je me plais à le répéter aux groupes qu’il m’arrive de guider en forêt, il faut voir en la nature un temple sacré au sein duquel on pénètre en silence, recueilli, respectueux et à l’écoute des nombreuses voix non humaines pouvant y être entendues. 

 

Gisèle Benoit

 

Dessins de Gisèle Benoit
 
Photos :
 
L'auteure en tête-à-tête avec un renard roux © Les Productions Raynald Benoit Inc.
Randonneur observant un caribou © Florent Langevin – SAS Nature
Monique et Gisèle sur les berges d'un lac © Les Productions Raynald Benoit Inc.
Ours noir de mauvaise humeur © Les Productions Raynald Benoit Inc.
Randonneurs au pic de l'Aube, parc national de la Gaspésie © Florent Langevin – SAS Nature

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