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Langage corporel : nos attitudes transmettent des messages! (Partie 2)

Cours après moi que je t'attrape!

Ma chatte Bibili avait un tempérament bouillant. Pour tout dire, son agressivité et son instinct territorial contrebalançaient sa petite taille quand elle s'en prenait à ses congénères. Ses menaces félines s’avéraient toutefois inutiles et fort dangereuses quand elles visaient les matous des environs, des seigneurs à moustache n’appréciant guère d’être défiés par qui que ce soit de leurs sujets. Comme il fallait s’y attendre, mon amie recevait de temps à autre une bonne raclée dont elle ne conservait que des écorchures mineures et des blessures d’orgueil ne faisant qu’augmenter ses comportements hargneux envers les chats du voisinage. Bibili apprit néanmoins à respecter les matous, à les craindre et à les éviter. Quand un tel indésirable pénétrait sur le domaine Benoit, dont elle était propriétaire, elle se recroquevillait, oreilles rabattues, poils du dos et de la queue hérissés, prête à s’enfuir vers la maison ou l’arbre le plus proche. Son regard rempli de colère et de bravades laissait cependant croire au rival que la belle était prête à combattre. En effet, concéder la victoire sans aucune argumentation eût été indigne de ma chatte, car elle portait la fatuité féline à un très haut degré.

Parfois, je jugeais intéressant de donner un petit coup de pouce à ma courageuse amie. Dès qu’un matou de passage manifestait de l’agressivité envers elle, je sortais prestement de la maison afin de le chasser. Or, chacune de mes interventions se terminait de la même manière : l’intrus prenait la fuite, un signal aussitôt interprété par Bibili comme un aveu de faiblesse. Poussée par des sentiments de victoire et de supériorité, ma chatte s’élançait derrière l’ennemi et le talonnait jusqu’à la frontière de notre territoire commun. Une fois, elle rejoignit un énorme chat et lui planta les griffes de ses pattes avant dans les flancs. Le matou poussa un cri de terreur, culbuta sur lui-même et reprit sa course vers le salut, suivi de près par une chatte en furie gonflée à bloc par son triomphe au combat. Dès que ses victimes s’échappaient en franchissant la limite du fief défendu, Bibili revenait vers moi tranquillement en se pavanant sur le bout de ses pattes raidies, le dos et la queue en forme d’arc, fière d’un exploit dans lequel « je n’avais rien à voir ». L’excitation de la petite chatte tricolore était à son comble; idem pour sa suffisance. Je me faisais alors cette inévitable remarque : « Voilà pourquoi il est impératif de ne jamais s’enfuir en courant devant un ours bougon! » 

 

Marcher ou courir?

Dans le monde sauvage, on court pour échapper aux dangers, pour fondre sur une proie ou pour prendre de vitesse un rival en période de rut. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que la vue d’un homme s’entraînant à la course soit interprétée par la faune de deux manières : ou bien elle trahit la peur du coureur, ou bien elle annonce une agression de sa part. Dans un cas comme dans l’autre, il en résulte un stress suffisant pour inciter certains animaux sauvages à être sur la défensive ou à passer à l’attaque. Ces comportements instinctifs sont dangereux pour le joggeur insouciant qui les a déclenchés inopinément. C’est un phénomène assez important pour que la Direction des parcs nationaux de l’Alberta recommande aux adeptes du jogging d’aller au pas lorsqu’ils croisent des troupeaux de wapitis, surtout en automne. En effet, des attaques contre des coureurs ou des cyclistes surviennent sur les sentiers durant la saison des amours de ces grands cervidés. La plupart des incidents impliquent des mâles devenus agressifs et susceptibles en raison du rut. Selon bon nombre d’experts, le passage d’un homme ou d’une femme à la course exciterait aussi l’instinct du prédateur et pourrait expliquer quelques-unes des rares attaques de couguar, de grizzly ou d’ours noir s’étant produites au Canada.

Loin de moi l’idée de verser dans le sensationnalisme en décortiquant les cas d’attaques accidentelles d’animaux sauvages contre l’homme. Il faut plutôt retenir le constat suivant : presque tous ces incidents résultent d’une négligence ou d’un manque de prudence imputables à la victime. Une majorité d’agressions pourraient donc être évitées si les usagers de nos grands espaces sauvages étaient mieux renseignés sur les comportements prévisibles de la faune. La plupart du temps, l’arrivée subite d’un joggeur engendre spontanément la fuite des petits mammifères comme des grands. Il faut néanmoins être conscient d’un fait indéniable : les adeptes de la course à pied risquent beaucoup plus de déclencher un comportement agressif chez un animal sauvage que les randonneurs qui s’adonnent à la marche. 

Toile

Orignal aux abois – Huile sur toile
 
Les loups testent toujours la résistance et le courage des grands ongulés avant de les prendre en chasse. Dans le tableau intitulé Orignal aux abois, un cervidé cède à la panique : il s'épuisera à courir dans la neige,talonné de près par la meute lancée à sa poursuite.
 
Le tableau de Monique intitulé Observation réciproque propose le scénario inverse : deux orignaux conservent leur calme et affrontent les loups sans broncher tandis que la meute cherche la faille, c'est-à-dire un signal de faiblesse ou de peur pouvant annoncer une capture facile. Des études démontrent que l'orignal passe le test neuf fois sur dix, ce qui oblige les loups à chercher une proie plus vulnérable ailleurs.
 
Bonne nouvelle! Au delà des mythes populaires et des légendes, le genre humain ne figure pas sur la liste des proies de Canis lupus. La devise du loup : Tout vaut mieux que de s'approcher de l'homme!
 

Toile

Observation réciproque – Huile sur toile

 

Du jogging à la poudre d’escampette

Il y a la course d’entraînement pratiquée par les joggeurs, mais il y a aussi la course déclenchée par réflexe à la suite d’une grande frayeur. L’homme n’ayant pas la vélocité et l’endurance d’un animal, il ne peut prétendre échapper à l’attaque d’un sujet agressif en prenant la poudre d’escampette. Le comportement de Bibili nous montre exactement les attitudes à proscrire et celles à prendre pour empêcher qu’une mauvaise rencontre dégénère en agression. Dans le cas de ma chatte, un cocktail explosif d’émotions allant de la peur à la colère entraînait automatiquement une attaque dès que « l’ennemi » battait en retraite à toute vitesse. Le parallèle est facile à établir avec une rencontre qui tourne mal entre un randonneur et un animal sauvage. Devant une telle situation, il est préférable de « négocier » avec la bête pour désamorcer le conflit, tout en évitant de lui donner l’avantage psychologique et la tentation d’attaquer en prenant les jambes à son cou. Fuir devant un ours ou un cervidé de mauvais poil est de loin la pire des réactions à avoir, car elle traduit la peur et envoie un signal de faiblesse, deux invitations irrésistibles à la poursuite et l’agression.

La motivation de Bibili se résumait à vouloir chasser les intrus de son domaine, un comportement territorial normal entre chats. Dans le monde sauvage, la territorialité s’exprime en général de manière interspécifique, ou bien entre deux espèces concurrentes. L’homme fait donc rarement l’objet d’une agression ayant pour déclencheur l’instinct territorial proprement dit. Voici les principaux facteurs pouvant entraîner des comportements belliqueux chez les animaux sauvages :

  • Être surpris et croire sa vie menacée;

  • Être cerné, piégé et coincé sans autre choix que de faire face;

  • Être blessé et incapable de s’enfuir en cas de danger;

  • Associer la présence de l’homme à de la nourriture (cas fréquents et dramatiques chez les ours noirs ayant été nourris par les campeurs, les pêcheurs et autres usagers des grands espaces);

  • Vouloir défendre sa progéniture, son abri ou sa tanière, un site d’alimentation ou une proie fraîchement abattue;

  • Vouloir protéger l’intimité de son couple en période de rut;

  • Vouloir affirmer son rang social et imposer sa dominance;

  • Considérer l’homme comme une proie potentielle (cas exceptionnel).

 
Ours
Ours
 
Situation potentiellement explosive : un ours noir voit sa route bloquée par des touristes. Fort heureusement, l'animal cerné sera plus sage que les observateurs et évitera tout conflit en se retirant par le coteau. Un ours différent confronté au même problème aurait pu s'impatienter, se croire menacé et s'en prendre aux randonneurs. Prudence avec les ours!
 

La distance séparant le randonneur de l’animal joue toujours un rôle déterminant dans le degré d’agressivité. Par exemple, une ourse noire accompagnée de ses oursons, surprise par des marcheurs à une distance de cent mètres, choisira habituellement de tirer sa révérence sans faire de bruit. Par contre, surprise à dix mètres, elle ordonnera à ses petits de grimper dans l’arbre le plus proche et fera face au danger par des menaces, des feintes de charge ou une attaque immédiate. La saison influe aussi sur les comportements agressifs des animaux sauvages. Lors de la période de la mise bas printanière, les femelles orignal sont nerveuses et beaucoup moins tolérantes envers l’homme que plus tard en été.

Ours

L'orignale est une mère vigilante et courageuse; nous avons vu des biches pourchasser un ours noir afin de défendre leur progéniture. Lors d'une randonnée printanière près du lac Cascapédia, mes parents et moi avons surpris une femelle qui venait de mettre bas. Malgré ses menaces à notre endroit, nous sommes restés calmes et avons lentement rebroussé chemin évitant ainsi une charge certaine. Le réflexe de fuir en courant aurait déclenché une agression; le fait de demeurer bêtement sur place en ignorant le stress et les mises en garde de la mère eût été tout aussi risqué. Chez l'orignal, la période de mise bas s'étend de la fin de mai à la mi-juin.
 

Quelles que soient la distance ou la saison, le randonneur confronté à une mauvaise rencontre doit conserver son calme et ne pas céder à son envie de fuir en courant. Le plus urgent est de chercher à comprendre les motifs poussant l’animal sauvage à se montrer agressif. Il importe surtout de ne pas envenimer la situation en faisant un pas de trop dans la mauvaise direction. Une fois la cause identifiée (présence de petits, d’une tanière, d’une carcasse ou d’une blessure), il devient possible d’adopter le comportement approprié. Le témoin doit alors se retirer lentement, de préférence à reculons sans mouvements brusques. De plus, parler doucement peut rassurer l’animal sauvage stressé; à l’opposé, crier ou le fixer trop intensément risque d’être interprété comme des provocations. Il faut donc l’avoir à l’œil sans constamment chercher à croiser son regard. Le sujet doit clairement comprendre que nous avons pris acte de son message et, à ce moment, un retrait effectué avec sang-froid permettra de clore l’incident en évitant le pire.

Si par hasard vous tombez sur un ours qui claque de la gueule en vous regardant ou sur un orignal qui couche les oreilles en faisant quelques pas dans votre direction, songez à Bibili…

 

Gisèle Benoit

 

 
Tableaux :
 
Orignal aux abois
Huile sur toile © Gisèle Benoit
 
Observation réciproque – Orignaux et loups 
Huile sur toile  © Monique Benoit
 
Photos :
 
Bibili surveillant son domaine © Gisèle Benoit 
Ours noir © Sylvain Jean – SAS Nature
Ours noir au parc national du Canada Forillon © Source anonyme
Biche et faon en juin, région de Timmins, Ontario © Gilles Boudreau – SAS Nature
Bibili © Gisèle Benoit

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