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Uniques au monde

Dans la vie, l’appellation officielle de personnes, d’animaux, de lieux et d’objets est nécessaire. En effet, nous en recevons une à la naissance et la gardons en général tout au long de notre existence; patronymes et prénoms nous identifient, nous désignent et nous survivent sous la forme d’épitaphes. En marge du nom choisi par nos parents, et reconnu par l’État, nous héritons dès l’enfance de nombreux surnoms tout droit sortis de l’imagination de ceux et celles qui nous aiment. Le besoin de rebaptiser, tout comme le plaisir d’être à l’occasion renommé, revêt une grande importance : il atteste l’intimité, la proximité, la profondeur et la force des liens soudant les membres d’une famille ou un groupe d’amis. Étonnamment, il en va de même pour l’ensemble de nos rapports avec le vivant, qu’il soit domestique ou sauvage. J’avais appelé ma chatte « George » en référence à la romancière française George Sand, aussi parce que je l’avais trouvée, errante et affamée, sur le chemin Georges de Lavaltrie. Dès que nous sommes devenues amies, je lui ai donné plusieurs surnoms affectueux, dont celui de Bibili. Elle était George sur sa fiche vétérinaire, mais Bibili dans la vraie vie.  

Tussilage farfara

Tussilage farfara
 

Les noms scientifiques d’espèces animales ou végétales sont souvent difficiles à prononcer et à retenir. Pour s’y retrouver un peu, les amateurs ont inventé des noms vulgaires variant selon les régions. Par exemple, le tussilage farfara (Tussilago farfara), une fleur sauvage printanière ressemblant au pissenlit, détient plusieurs noms communs des plus inusités : herbe à la toux, oreilles de souris, taconnet, tacouet et pas-d’âne.1 À vrai dire, les nomenclatures savantes et les appellations populaires découragent le profane avide d’identifier correctement la faune et la flore. Même des habitués des bois comme mes parents et moi y perdent parfois leur latin! À force d’être obnubilés par les sacro-saintes identifications universelles et de limiter nos contacts avec le vivant à la recherche d’un nom dans un guide, nous risquons de passer à côté de l’essentiel : les émotions, l’émerveillement, la fascination pour l’inconnu et le mystère, la naissance d’un lien unique avec une créature rencontrée pour la première fois. Avant de chercher à connaître son nom, sa famille, son ordre, nous devons d’abord développer nos propres aptitudes à voir, lire et entendre la nature, puis nous interroger simplement, audacieusement : « Que signifie cette créature pour moi? Quel sentiment évoque-t-elle en moi? Que dit-elle? » Évidemment, les réponses à ces questions étant personnelles et subjectives, elles ne figurent pas dans les livres. Seule une quête authentique peut nous les fournir et faire de nos rapports avec le vivant une aventure plus humanisante, à saveur de découverte.

« Si tu m'apprivoises, nous aurons besoin l'un de l'autre…»

 

Nommer : la recette miracle pour nous lier et, ensemble, exister

Rencontrer, connaître et nommer pour nous souvenir à jamais qu’une fleur, un oiseau ou un papillon vivent quelque part dans la nature : voilà la recette miracle pour nous lier et, ensemble, exister. Ne freinons pas notre imagination! N’entravons pas nos élans du cœur! Ne brimons pas notre désir de donner à un être vivant extraordinaire un nom qui nous unira à lui pour toujours!

Un extrait du conte Le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry2 résume à merveille l’essence même du lien sacré lorsque le Petit Prince demande au renard : « Qu'est-ce que signifie apprivoiser? »

– C'est une chose trop oubliée, dit le renard. Ça signifie créer des liens...

– Créer des liens?

– Bien sûr, dit le renard. Tu n'es encore pour moi qu'un petit garçon tout semblable à cent mille petits garçons. Et je n'ai pas besoin de toi. Et tu n'as pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi qu'un renard semblable à cent mille renards. Mais, si tu m'apprivoises, nous aurons besoin l'un de l'autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde...

Pas bête, ce renard! Selon moi, ces quelques lignes auraient suffi à rendre immortel Saint-Exupéry. La leçon vaut d’ailleurs pour toutes les créatures se présentant à nous qui ne sommes pas « petits princes ». En vérité, le regard que nous posons sur les êtres vivants peut rester distant et froid ou, au contraire, nous les faire voir comme étant uniques au monde par la création de liens. Tout dépend de notre disposition : nous acceptons d’être touchés ou non. D’une manière ou d’une autre, il se peut que le confort de notre indifférence et nos certitudes soient sérieusement bousculés quand un renard ou n’importe quelle autre espèce demandent à être apprivoisés... Or, une fois à l’écoute et le cœur rempli d’empathie, il faut se montrer patient pour « apprivoiser véritablement », surtout si on est une « grande personne ».

– L'essentiel est invisible pour les yeux, répéta le Petit Prince, afin de se souvenir.

– C'est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante.

Rosier rugueux

Rosier rugueux
 

Parnassie palustre

 

Fleur gâteau ou parnassie palustre?

Pour être sensible à une vie, l’apprivoiser et lui donner le nom qui la rendra pour nous unique au monde, il est nécessaire de consacrer beaucoup de temps à la contempler sans se laisser distraire. Un jour, mes parents et moi avons découvert une colonie de magnifiques petites fleurs blanches dont le profil rappelait un gâteau de noces à la vanille glacé de chocolat blanc. Dès lors, elle devint pour nous – et pour nous seuls – la « fleur gâteau ». Plus tard, nous découvrîmes qu’elle portait le nom scientifique de Parnassia palustris (parnassie palustre). Quant à sa période de floraison, son habitat et certains autres détails, nous les avions déjà appris en étudiant la fleur sur le terrain. En fait, plutôt que de nous rassasier sur-le-champ avec le « tout mâché, tout digéré » d’un guide de botanique, nous avions trouvé plus excitant de poursuivre notre quête à la manière du Petit Prince, en nous instruisant dans le grand livre ouvert de la nature. C’est ainsi que, par un lent processus d’observation et d’apprivoisement, une fleurette anodine est devenue pour nous unique au monde. Il nous arrive régulièrement de parler de la fleur gâteau, un surnom gravé en notre cœur avec les émotions associées à sa découverte. En contrepartie, nous mémorisons difficilement son appellation officielle de « parnassie palustre », car elle n’évoque rien d’intime pour nous.

 

Pour exister pleinement

Apprivoiser, prouver son attachement et se lier en donnant un nom, mais encore! Pourquoi ne pas nous contenter de tout consommer à la va-vite pour ensuite, rapidement blasés, jeter ce « tout » dans la poubelle de l’indifférence, en y incluant nos observations de la nature? Pourquoi est-il primordial de perdre son temps pour une fleur ou un renard, et de créer des liens avec l’une comme avec l’autre? « On est responsable pour toujours de ce que l’on apprivoise », nous enseigne le conte de Saint-Exupéry. Par conséquent, dès que l’on se sent concerné et responsable de quelqu’un, de quelque chose, d’un lieu, d’un animal, d’un arbre ou d’une fleur, sa protection devient une priorité. Sinon, ce quelqu’un, ce quelque chose, ce lieu, ou cette vie unique au monde cessent d’exister... Leurs noms figurent toujours dans les registres officiels de la science, en tant qu’espèces disparues ou habitats détruits – tristes épitaphes! –, mais plus personne ne peut les apprivoiser, les aimer et s’y relier en les nommant vraiment…

Connais-tu ce lac?
 

L’auteur Gilles Vigneault abonde dans ce sens en écrivant : « C’est important de nommer les choses, autrement elles n’existent pas. Sur le million de lacs du Québec, il y en a beaucoup qui sont sans nom. Mais si on dit qu’on va au lac Sans Nom, on l’a déjà nommé, il existe. » 3

À ces paroles de sage, j’ajoute que surnommer et survivre sont deux actions indissociables pour quiconque veut exister pleinement. En chacun de nous sommeille un petit prince…

 

Gisèle Benoit

 

Photos :
 
Une « petite princesse » voulant être l’amie d’un tétras du Canada © Collection Jacques Boucher
Tussilage farfara © Sylvain Langevin – SAS Nature
Renard roux © Les Productions Raynald Benoit Inc.
Rosier rugueux © Les Productions Raynald Benoit Inc.
Parnassie palustre © Les Productions Raynald Benoit Inc.
Connais-tu ce lac? © Sylvain Langevin – SAS Nature
 
Références :
 
1 LAMOUREUX, Gisèle et collaborateurs. Plantes sauvages printanières, Québec, La documentation québécoise, 1975, 247 p.

2 SAINT-EXUPÉRY, Antoine. Le Petit Prince, Paris, Éditions Gallimard, 1999, 104 p. (Folio)

3 VIGNEAULT, Gilles. L’Apprenti sage II, textes recueillis par Mia Dumont, Montréal, Les Éditions de l’Homme, 2010, 160 p.
 
Suggestions :
 
Le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry
L’Apprenti Sage I et II, Gilles Vigneault, textes recueillis par Mia Dumont, publiés par Les Éditions de l’Homme

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